HISTOIRE  DE  L’ EGLISE  SAINT-JULIEN  DE  ROYAUCOURT

 

 

FRERES , VOISINS, AMIS SOYEZ LES BIENVENUS

’église Saint-Julien de Royaucourt vous accueille ce soir. Elle a traversé 7 siècles déjà, elle en traversera d’autres. Elle est née au temps ou la foi se manisfestait par l’édification des cathédrales que la piété de nos ancêtres a jadis dressées vers le ciel à la gloire de Dieu et de Notre Dame.

 

ette église est un témoignage émouvant de l’histoire des hommes qui pendant sept cents ans se sont succédés dans ce pays, y sont nés, y ont vécu, y sont morts. Elle a été le témoin journalier de leurs prières, de leurs labeurs,de leurs peines. Elle est encore un témoin de notre vie. Elle le demeurera pour nos enfants. Nous nous proposons de vous en conter l’ histoire.

 

epuis Charlemagne, une véritable renaissance s’était manifestée en Occident : les arts, les sciences de l’ Antiquité avaient été remis en honneur grâce à la fondation d’universités, d’écoles, grâce surtout à la création d’abbayes qui étaient des foyers de développement religieux, social, économique et culturel. Dans notre pays picard où existaient nombre de monastères : Saint-Crépin, Saint-Médard à Soissons, Saint-Vincent, Saint-Jean à Laon, dans la première moitié du 12ème siècle avec Barthélémy de Joux évêque de Laon, de nouvelles abbayes s’étaient multipliées sous l’impulsion des grands ordres religieux : à Foigny, Vauclair, Bohéries, Montreuil les Dames, Prémontré, Saint-Martin de Laon, Cuissy, Clairefontaine….pour en citer quelques-unes.

 

e mouvement de foi s’est poursuivi au Moyen-Age, il a présidé à la construction des cathédrales, et s’est traduit dans nos campagnes par l’édification des églises romanes d’abord comme celles de Bruyéres, d’ Urcel, de Nouvion-le-Vineux, après la Chapelle des Templiers de Laon, et églises gothiques ensuite comme la nôtre.

         A la différence de l’art roman caractérisé par l’épaisseur des murs, le plein cintre des voûtes, la rareté des ouvertures, l’emploi d’arcs brisés, de nervures de voûte, d’arcs boutants épaulant les hautes nefs caractérise l’art gothique. Les architectes avaient adopté des procédés nouveaux de construction, et donnaient ainsi à leurs églises et à leurs cathédrales plus de grandeur et de légèreté. Ils permettaient en outre à la lumière d’y pénétrer plus largement par les fenêtres et les verrières.

 

ommençée dans les toutes dernières années du 12ème  siècle, bâtie aux 13ème et 14ème siècles l’église de Royaucourt se distingue des autres églises de notre pays par la hauteur de sa nef, par le profil effilé de sa flèche, de ses cloches, de sa nef, par l’élégance particulière de sa silhouette. Le soir, au soleil couchant, les vitraux de sa rosace et de la baie qui ornent sa façade brillent de mille feux, scintillent comme des diamants. Elle est née au temps de la chevalerie, où la foi se traduisait aussi par un entraînement passionnel qui poussait la chrétienté à se lancer dans des entreprises lointaines et aventurées pour la délivrance des lieux saints. Elle a été commençée au temps du mouvement communal avec la prise de conscience du peuple, des bourgeois dans les villes, des ruraux dans les campagnes, par réaction contre le désordre et l’arbitraire féodal. Ce mouvement était soutenu par le souverain qui, pour affermir son autorité devait lutter contre les féodaux autant que contre l’étranger envahisseur.

 

ci, comme ailleurs, l’église a été pendant des générations l’œuvre de toute la population, et chacun a participé à sa construction à la mesure de ses moyens, les uns en faisant donation de leurs deniers ou de leurs biens comme les Roucy et leurs vassaux à leur départ pour la croisade, ou à leur retour quand ils revenaient vivants de cette expédition périlleuse, les autres en contribuant de leurs mains aux travaux de terrassement, à l’extraction et au transport des matériaux, à la construction du sanctuaire avec les architectes, les compagnons et artisans, tailleurs de pierre, maçons, charpentiers, couvreurs sous la conduite du maître d’œuvre.

 

uelle est l’origine de l’église de Royaucourt ?

Une légende forgée au début du 19ème siècle avait attribué la fondation de cette église aux Templiers. Il est vrai qu’elle a été construite sur un domaine qu’avait donné aux Templiers de Laon en 1147, un certain Nicolas d’Espagne de la famille des comtes de Roucy ; mais ce domaine avait été vendu par eux treize ans plus tard, en 1163, à Gautier, trésorier de l’église-cathédrale de Laon, neveu de l’évêque Gautier de Mortagne. Les Templiers ne possédaient plus rien à Royaucourt quand la construction de l’église a été entreprise. C’est aux seigneurs de Roucy et aux trésoriers de l’église-cathédrale, à Gautier, à Enguerrand de Chimay neveu de l’évêque Roger de Rozoy, à Itier frère de l’évêque Anselme de Mauny, et à leurs successeurs qu’est due la construction de cette église dont le cœur est la partie la plus ancienne. Itier de Mauny affranchit en 1255 les serfs de Royaucourt , et on peut se demander si cela n’est pas lié à l’édification de l’église.

         Nous ignorons le nom des maîtres d’œuvre qui dirigèrent les travaux. Nous ne savons pas d’où les pierres ont été extraites : les carrières les plus proches sont celles de Montbavin. Mais peut-être le trésorier disposait-il, comme pour Liesse, du surplus des matériaux qui avaient servi à la reconstruction de la cathédrale de Laon. Le bois de chêne utilisé à cette époque provenait de la forêt de Saint-Gobain.

 

’ancienne paroisse de Royaucourt, comme de nos jours la commune de Royaucourt et Chailvet se composait de deux hameaux, Royaucourt où s’élève notre église, et Chailvet où se trouve le château. La moitié de la seigneurerie relevait de la Duché-Pairie, c’est à dire de l’évêque de Laon. L’autre partie ainsi que le Bas-Chaillevois avait au 12ème siècle le comte de Roucy pour suzerain, elle était possédée au 13ème siècle par Clarembaud de Chièvres, au 15ème siècle par Jehan de Saint-Basles et au 16ème siècle par les la Vieuville. En 1554 Pierre de la Vieuville gouverneur de Reims, Mézières, et du Rethélois fit échange avec le trésorier l’acquisition des terres qui avaient appartenues quelques temps aux Templiers quatre siècles plus tôt et fit construire le château de Chailvet avec ses douves larges et profondes. Jusqu’à la Révolution ses successeurs reconnurent comme suzerain l’évêque de Laon titulaire de la Duché-Pairie et lui rendaient foi et hommage. Mais l’église de Royaucourt allait rester sous le patronnage du trésorier de l’église-cathédrale qui nommait les curés, et percevait les fonds provenant des donations au aussi de la vente des images, médailles, et cierges aux pélerins de Saint-Julien.

 

e pèlerinage de Saint-Julien:

L’église, à l’origine, avait été consacrée à Saint-Jean Baptiste, mais avait été vouée par la suite au culte de Saint-Julien. C’était un lieu de pèlerinage local où l’on se pressait autrefois. Nous ne savons pas quand il s’établit, mais les archives montrent qu’il existait déjà en 1463.

 

ui était Saint-Julien ? Il s’agit de Saint-Julien de Brioude, l’un des plus fameux martyrs de la Gaule. Tribun romain, il tenait garnison à Vienne dans le Dauphiné. En l’année 304, au temps de la persécution de Dioclétien, il fut décapité prés de la ville de Brioude en Auvergne où il s’était réfugié. Il s’était livré à ses bourreaux pour éviter que ceux qui le cachaient soient victimes de représailles. Trois siècles plus tard sa tête fut retrouvée par Grégoire de Tours et Saint-Mamers. Le tombeau du martyr devint à Brioude un lieu de culte. Les miracles qui s’y faisaient tiennent une grande place dans la légende dorée du Moyen-Age. Aux 11ème et 12ème siècles fut bâtie à Brioude une imposante basilique romane, la plus belle d’ Auvergne, et c’est un haut-lieu des pèlerinages anciens où les rois de France s’arrêtaient quand ils se rendaient au Puy. Le culte de Saint-Julien se répandit dans toute la France et de nos jours, prés de 300 églises portent encore son nom. Ce culte fut apporté en Picardie par Grégoire de Tours lui-même, semble-t-il. A Laon en 1171une église collégiale consacrée à Saint-Julien avait été fondée par Hugues, Abbé de Saint-Vincent à l’emplacement d’un oratoire très ancien consacré lui-même au saint martyr dés le 9ème siècle.

 

’église de Royaucourt possédait jadis une relique de Saint-Julien dans un beau reliquaire d’argent qui disparut à l’époque de la révolution. A cette même époque des iconoclastes ont mutilé la pierre tombale maintenant dressée dans l’église sur le bas côté gauche. Ce chef d’œuvre de la Renaissance rappelle le souvenir de Pierre de la Vieuville, seigneur de Royaucourt et Chailvet mort en 1569 et celui de son épouse Catherine de la Taste morte treize ans plus tôt.

         Il nous reste, à défaut de relique, une belle statue polychrome du 17ème siècle récemment restaurée, et placée elle aussi, sur le bas-côté gauche de l’église. Elle répond à la description des armoiries enregistrées en 1697 pour l’église Saint-Julien de Laon : le martyr de Brioude est représenté armé d’une cuirasse à la romaine, il tient de la main gauche un livre saint couvert d’or et de la main droite une épée d’argent, les garde et poignée d’or.

 

oYaucourt était un lieu de pèlerinage ancien, et cela explique l’importance architecturale de l’édifice, hors de proportion avec le nombre de ses habitants. La paroisse comptait à peine 50 feux et 224 habitants au 18ème siècle. Juchée sur son socle naturel et dans son cadre de verdure, l’église apparaît de nos jours encore, comme un reliquaire. Grégoire de Tours nous a rapporté les miracles attribués à Saint-Julien : guérisons de muets, d’aveugles, de paralytiques, apaisement d’énergumènes, libération de possédés, retrouvailles de gens perdus.

 

ette église attirait les fidèles des paroisses voisines par l’éclat de ses processions : nous en trouvons le témoignage dans le bail qu’en 1644 Nicolas Lenain , frêre aîné des célèbres peintres, avait consenti à un laboureur. Celui-ci en plus de la redevance qu’il devait leur payer au temps des vendanges en leur maison de Bourguignon, devait aussi donner chaque année la somme de 10 sols « pour être employés en pain et en vin à distribuer aux petits enfants de Mons venant en procession le jour des Rogations à l’église de Royaucourt ».

 

’église de Royaucourt a un autre intérêt : elle est un témoin du passé, et nous aide à connaître l’histoire des hommes de ce pays. Les cloches réglaient autrefois le village de l’angelus au couvre-feu. Lieu de prière et de recueillement, l’église était la maison commune où tous les habitants se retrouvaient aux offices dominicaux et aux fêtes paroissiales. Le seigneur avait, réservée dans le chœur, une place privilégièe en attendant d’y avoir son tombeau. Les fidèles se tenaient dans la nef où étaient disposés des bancs. C’était aussi un lieu de réunion et de communication. Le curé, chef spirituel de la paroisse, faisait connaître au prône les mandements de l’évêque suzerin, et aussi les ordonnances émanant de l’autorité royale.

 

n 1554, lorsque Pierre de la Vieuville,  seigneur de Royaucourt et Chailvet, réunit à son domaine, par échange, les terres achetées jadis aux Templiers par le trésorier de l’église-cathédrale de Laon, c’est à la sortie de la messe paroissiale que les notaires royaux du bailliage du Vermandois convoquèrent tous les habitants et les invitèrent à se présenter le 29 juillet devant le portail de l’église pour que soit effectué le dénombrement de toutes les terres, prés, vignes, bois, maisons, granges, bref de tout ce qu’ils détenaient à différents titres. Il en est résulté un document précieux conservé aux Archives de l’Aisne : le Terrier de 1555 donnant sur notre village, en plus de 400 pages de renseignements précis. Nous y trouvons le nom de toutes les familles, dont certaines étaient il n’y a pas si longtemps ou sont encore représentées parmi nous, comme les Lainel, les Tarju, les Sodoyer, les Godefroy, les Désirot…..Nous y trouvons aussi l’énumération des lieux-dits comme : la Croix Bénite, la Tortue, les Basses Vignes, le Routis des Vaches, la Voie au loup, etc..dont les noms ont subsisté, et d’autres qui ont disparu comme la « Rue de la dame Jehanne », nom ancien du chemin qui mène à l’église et plus tard s’est appelée la « grand rue ». Sur le chemin de Chailvet au Comporté est même désigné l’emplacement des « fourches patibulaires » qui, au siècle précédent avait été le lieu d’exécution des sentences criminelles au temps où Jean de Saint-Basles exerçait la haute justice. C’est là qu’étaient pendus les brigands condamnés.

 

e recensement des terres avait été jugé nécessaire parce que les titres de possession avaient été perdus ou détruits « tant par les invasions des ennemis de la France que par le feu ». Cela confirme ce que nous savons sur la vie précaire qu’ont menée les habitants de notre pays aux 14ème, 15ème, 16ème siècles… Pendant la guerre de Cent ans, la misère, la terreur, la violence régnaient partout. Longtemps encore après, nos campagnes ont été ravagées par les vagabonds, les bandes armées, les loups. Elles ont été la proie des gens de guerre amis ou ennemis, jusqu’à la fin du règne de Louis XIV. Ce n’est qu’après la victoire de Denain en 1712 que la Picardie allait enfin connaître la paix, retrouver la prospérité. Jusqu’à la Révolution elle n’aurait plus à subir le joug de l’invasion étrangère.

 

es registres paroissiaux.

Les registres paroissiaux de cette église, conservés aussi aux Archives de l’ Aisne, nous donnent une idée plus complète de la vie des habitants de Royaucourt et de Chailvet à partir de 1655 jusqu’à la Révolution. Ces registres ont la valeur de documents officiels. Nous y trouvons une masse de renseignements enregistrés par le curé à l’occasion des principaux actes de la vie religieuse et familiale : des baptêmes, mariages, funérailles. Nous relevons parfois des détails qui nous étonnent : ainsi le 6 mai de l’année 1762 douze enfants de la paroisse faisaient leur première communion. Les plus jeunes avaient 14 ans, les autres 16, 17, 18 ans. Nous y trouvons aussi à la date du 25 août 1718 l’acte de baptème de la grosse cloche de l’église, aujourd’hui disparue nommée Françoise-Crépine du nom de sa marraine épouse de Charmolue de la Garde,seigneur de Royaucourt et Chailvet.

 

alheureusement n’ont pas été notés sur ces registres comme dans certaines autres paroisses les événements, ni les calamités qu’ont connues autrefois les populations comme l’épidémie de peste de 1668, comme après celui de 1694 le « grand hiver », l’hiver terrible de 1709 qui détruisit dans leur totalité les cultures, la vigne, les arbres fruitiers, et dont il était résulté une épouvantable famine.

 

n revanche nous pouvons y recueillir une masse d’informations d’un immense intérêt pour l’histoire sociale du village. Il est fait mention, en effet, des métiers qu’exerçaient les habitants.

         Brice Pépin était berger, François Leriche jardinier, Lefèvre scieur de long, Dézirot était maçon, Vigneron manouvrier à la Capignolle (sans doute chez Baudoin Lenain grand-père ou oncle de nos fameux peintres Laonnois). Pierre et Nicolas Normand étaient les meuniers du moulin de Chailvet. Avec les laboureurs, nous trouvont surtout des vignerons dont les noms sonnent familièrement à nos oreilles : les Cuvereau, Joré, Balidoux, Tarju, Bédin, Bigot, Sauvrezis, Sodoyer, Debove, Monceau, Menu, Lainel, Dhimbert, Flamand etc..Car presque tous étaient vignerons.

 

ous remarquons que la plupart des habitants savaient lire et écrire, ce qui à cette époque était assez rare. Mais nous n’en sommes pas surpris : depuis 1664, et jusqu’à sa mort survenue en 1709, Ambroise Leriche, greffier de Royaucourt et clerc laïque de l’église enseignait le catéchisme aux enfants et leur apprenait à lire et à écrire dans le presbytère qui avait été construit à gauche du sanctuaire auquel il était accolé d’ailleurs de façon fort disgracieuse. En 1758 Etienne Dessein, clerc laïque lui aussi, était maître d’école de la paroisse.

 

e terroir de Royaucourt-Chailvet comprenait jadis : 50 hectares de labours, où étaient cultivés le froment, le méteil et l’orge, 25 hectares de vignes, 18 hectares de prés et 50 hectares de bois. Les ¾ appartenaient aux nobles et surtout aux ecclésiastiques. Le clergé (diocèse, chapitre, prieurés, abbayes) en possédait une très grande partie. Mais les ordres privilégiés ne contribuaient pas à proportion de leurs revenus aux lourdes charges qui pesaient sur le peuple : ce fut une des causes de la Révolution.

 

e 1er mars 1789, à la requête du bailli du Vermandois, l’assemblée de Royaucourt et Chailvet fut convoquée à son de cloches « à la manière accoutumée ». Par ordonnance du 4 janvier, le roi avait décidé de réunir les Etats Généraux pour que « lui soient proposées les réformes à apporter dans le royaume en ce qui concernait : les besoins de l’ Etat, la réforme des abus, l’établissement d’un ordre fixe et durable dans l’administration et le bien-être de chacun de ses sujets ». Au prône de la messe paroissiale, lecture en avait été faite par l’abbé Lefèvre, curé de Royaucourt, et le texte en avait été affiché à la porte principale de l’église. Nicolas Lenel et Jean-Baptiste Ogée furent désignés aux voix pour rédiger le cahier de doléances, plaintes et remontrances, qui fut présenté au bailli de Vermandois le 9 mars. Ce cahier figure aussi aux Archives de l’ Aisne. Avec la signature des Balidoux, Dézirot, Leriche, Oger, Desaint, Monceau, Sauvrezy, Flacon, ce document très significatif montre les principales préoccupations des habitants. Elles concernent d’abord l’exorbitance des frais de justice et la voracité des gens de loi à cette époque très procédurière. Mais les plaintes portent surtout sur la multiplicité des droits et taxes payés pour les céréales, et surtout pour le vin (aux droits de pressurage, affourage, jallage, rouage, vinage, payés localement quand il était pressé, s’ajoutaient bien d’autres taxes : droit de courtage, de jaugeage, de remuage, de composition, etc..).

 

a culture de la vigne avait été introduite dans la Gaule par les Romains. Elle s’était répandue dans le pays laonnois dont elle était devenue au 17ème siècle une des principales industries. On y faisait alors 35 000 pièces de vin chaque année. La plus grande partie en était vendue dans les Flandres.

 

a vigne était pour Royaucourt et Chailvet une source de richesse. En septembre ou octobre, quand venait le temps des vendanges, le bailli de la Duché-Pairie de Laon choisissait parmi les vieux vignerons du pays les experts qui surveillaient de degré de maturité du raisin. Lorsqu’il le jugeait satisfaisant, le bailli publiait le ban des vendanges qui était annoncé par les cloches de l’église. Nos coteaux s’animaient alors : jeunes et vieux cueillaient les grappes pourpres et dorées, emplissaient les paniers que transportaient les petits ânes. Les charrettes cahotaient le long des chemins vers les vendangeoirs où l’on pressait le vin…La fête des vendanges clôturait joyeusement la saison. A Royaucourt existaient huit vendangeoirs. L’un des plus anciens, la Grand Maison, avait été construit en 1555 par Charles de Lancy marchand bourgeois de Laon qui avait acheté à Pierre de la Vieuville le droit d’y construire un pressoir. Prés de l’église, la maison Cuvereau, dont le portail porte la date de 1698 était le vendangeoir de Jean de Liancourt, puis de Bretonne au 18ème siècle. L’actuel presbytère était le vendangeoir de Mignot notaire à Laon. La maison Monceau était celui de Soulier maître-couvreur, puis de Duchesne marchand-drapier. Au bas de la « grand-rue » menant à l’église, à l’angle de la route menant à Chailvet, était le vendangeoir de Viéville de Presles.

         La plupart de ces personnages ne résidaient pas habituellement à Royaucourt mais s’y trouvaient toujours au temps des vendanges, époque d’ailleurs, où se renouvelaient les baux.

 

ans la deuxième moitié du 19ème siècle, la concurrence des vins du Midi, favorisée par le développement des chemins de fer et les ravages causés par le phylloxéra entraînèrent la ruine des vignes qui furent arrachées. A leur place furent alors plantés des pommiers, et jusqu’à la guerre de 14/18 le cidre prit chez nous la place du vin. Le cidre de « Saint-Julien » eut en son temps une flatteuse réputation, et obtint dans les concours nationaux des distinctions méritées. Ce succés était dû au développement de certaines variétés locales de pommiers provenant, les unes de Saint Nicolas aux Bois, comme la « grisette », la « petite charlotte dure », la « Normand », - soit de Bruyères comme la « pierson », la « fraisette », la « barbary », mais aussi de variétés comme la « court-pendue », la « rosa » qui ont presque disparu maintenant.

         Avec la guerre de 39/45, le cidre est devenu rare dans toute la France, et les pommiers ont été arrachés à grands frais en Bretagne, en Normandie, voire en Thiérache. Les nôtres souvent centenaires, et mangés par le gui, disparaissent peu à peu.

 

ous avons ouvert une large parenthèse pour évoquer la vie d’autrefois dans ce pays. Cependant pour connaître notre église, il nous faut faire marche arrière et revenir au temps de la Révolution. Le 4 août 1789 le clergé avait renoncé aux exemptions financières dont il avait le privilège, puis ses biens avaient été confisqués : ses terres, ses maisons, devenues biens nationaux, avaient été mises aux enchères publiques.

         En 1790 était votée, malgré le roi, la constitution civile du clergé. Le nombre des évêchés de la France était diminué de moitié, et le département de l’ Aisne n’aurait plus qu’un évêque, celui de Soissons. En outre une grave atteinte était apportée à la hiérarchie ecclésiastique traditionnelle et allait susciter la révolte des clers : les curés et évêques devaient être désignés par voie électorale. Ils avaient obligation de prêter serment comme fonctionnaires, et n’étaient plus soumis à l’autorité du souverain pontife. C’était dénier à l’ Eglise Catholique son caractère universel. Le Pape Pie VI, chef de l’église ayant formellement condamné la Constitution Civile du clergé, Monseigneur de Bourdeilles évêque de Soissons, et Monseigneur de Sabran évêque de Laon refusèrent de prêter serment, quittèrent leur siège épiscopal et s’exilèrent jusqu’en 1792 où une loi obligea les prêtres réfractaires à quitter la France. De même l’abbé Lefèvre curé de Royaucourt depuis 27 ans refusa de prêter serment. Sa signature apparaît pour la dernière fois le 27 mars 1791 dans les registres paroissiaux. Le 25 mai suivant figure celle d’un nouveau curé, l’abbé Salvy prêtre constitutionnel.

 

 partir de septembre 1792 le registre paroissial est tenu par le maire de la commune de Royaucourt et Chailvet, car il est utilisé désormais pour l’enregistrement des actes de l’état civil. Antoine Cuvereau, « officier public » est alors chargé d’y inscrire les naissances, mariages,décés…et bientôt les divorces. Sous la signature de Lenel, le maire, à la date du 8 décembre 1792 est porté le jugement de divorce prononcé au profit de Marie Françoise de Bignicourt, la châtelaine de Chailvet à l’encontre de son mari François de la Garde de Saignes, ancien capitaine de cavalerie, qui a pris le chemin de l’émigration.

 

vec la terreur apparaît la persécution…Les cathédrales, couvents, églises sont vidées de leur contenu : les tableaux sont détruits, les statues brisées, les ornements dispersés. C’est le pillage….Sous prétexte que les clochers s’élevant au-dessus des autres édifices violent le principe de l’égalité, leur destruction est effectuée. Ainsi disparaissent les flèches de la cathédrale et des églises de Laon. Par bonheur notre église a échappé à cette mutilation barbare, mais a été vidée de son contenu.

         L’évêché de Laon ayant été supprimé, et celui de Soissons devenu vacant, Eustache Marolles est élu difficilement évêque pour le département de l’ Aisne à Soissons, et sacré à Paris par Talleyrand mais il démissionne en 1794, et n’aura pas de successeur car le culte est alors proscrit.

 

’est sous le Consulat de Bonaparte en 1801 seulement qu’avec le Concordat allait renaître la paix religieuse en France. Alors la paroisse de Royaucourt reprend vie . Elle s’accroît même car les habitants de Bourguignon lui sont rattachés. Jusqu’alors et depuis des siècles Bourguignon relevait de la paroisse de Montbavin dont, l’église très ancienne est consacrée à Saint-Hilaire. Cette paroisse, à la différence de Royaucourt relevait, non du trésorier, mais du chapitre de la cathédrale de Laon. C’est dans les registres paroissiaux qu’est inscrite l’histoire de Bourguignon, lui aussi village de vignerons où les frères Lenain avaient leur vendangeoir au 17ème siècle, et qu’a illustré cette délicieuse femme d’esprit qu’était Madame de Cuizey. Bourguignon possédait jadis une chapelle consacrée à Sainte Madeleine dépendant de l’abbaye de Saint-Vincent, mais cette chapelle avait disparu à la fin du 18ème siècle.

 

a communauté paroissiale de Royaucourt s’était donc très heureusement élargie. Cela affermissait les liens de voisinage et d’amitié, les liens familiaux et professionnels qui depuis longtemps unissaient Bourguignon et Royaucourt, et c’est en parfaite harmonie que le conseil de fabrique, composé de personnalités de ces deux villages, allait pendant un siècle mener à bien la restauration de l’église rendue nécessaire par les années d’abandon. En 1820 de nouvelles cloches remplacèrent celles qui avaient disparues sous la Révolution. Mais l’édifice demandait d’importants travaux. Parmi les archives conservées rue de Valois à Paris, au Ministère de la Culture, se trouvent les volumineux dossiers donnant le détail des travaux auxquels sa restauration a donné lieu depuis 1838 année où l’église a été classée au nombre des monuments historiques. Ils montrent avec quelle persévérance le conseil de fabrique s’est battu pour la sauver de la ruine….et nous pouvons mesurer les efforts constants et les sacrifices consentis alors par les habitants pour que ce patrimoine commun nous parvienne dans son intégralité. Ce fut une entreprise patiente et obstinée. Sous la plume de l’abbé Sablière curé de la paroisse depuis 1828, celles du chevalier de Barive, de Michel Gondallier de Tugny, d’ Armand, de Hédouville, de Joseph de Saint-Preux se sont multipliés d’année en année les appels aux pouvoirs publics, car la fabrique et les municipalités ne disposaient pas des ressources suffisantes pour faire face à la part des dépenses qui était mise à leur charge et dépassait leur budget.

 

n 1895,il avait fallu démolir l’ancien presbytère qui commençait à s’écrouler et déparait la façade de l’église à laquelle il était adossé de la façon la plus déplorable.

 

a malchance s’en mélait : en 1890, puis en 1896, et en 1901 la foudre tomba sur le clocher causant d’importants ravages. Néanmoins, à force de patience et de soins l’église de Royaucourt avait retrouvé sa splendeur d’antan.

 

i elle avait été sauvée des épreuves du temps, avec la guerre de 14/18 elle allait subir le ravage des hommes ! En l’espace de 130 ans, ce pays a connu cinq fois l’invasion ! En 1814, puis en 1815 c’étaient les Prussiens et surtout les Cosaques. Après 1870 ce fut encore l’invasion et l’occupation.

         Mais en 1914 et jusqu’en 1918 ce fut bien pire encore, car nous étions et sommes restés pendant quatre ans un champ de bataille !

 

e 3 août 1914 les cloches de l’église, avec celles des villages voisins sonnaient à toute volée : le tocsin annonçait le déchaînement du fléau qui allait ensanglanter l’humanité entière. On entendit le roulement des trains allant à la frontière puis le grondement du canon qui se rapprochait et le 2 septembre apparaissaient les premiers uhlans, suivis des fantassins allemands.

 

endant quarante mois le pays allait rester aux mains de l’occupant : il fallut vivre sous sa botte dans la peur et la misère….Les prés, les champs, les bois se couvrirent de tranchées et d’abris, se hérissèrent de barbelés, se creusèrent de trous d’obus. A proximité du champ de bataille nos villages subirent les bombardements d’artillerie….En 1917 au moment de la bataille du Chemin des Dames, nos villages avaient été évacués par les Allemands, les habitants chassés de chez eux, les demeures entièrement pillées. Quand en octobre 1918 le pays fut enfin libéré, presque toutes les maisons étaient détruites, les arbres criblés de mitraille, et il n’y avait plus un seul oiseau.

 

’église, par miracle, était encore debout mais elle avait beaucoup souffert : le toit avait été soulevé par le souffle des obus, des vitraux avaient été pulvérisés, un projectile avait éclaté dans la première travée du chœur… le carton bitumé fit office de toit, le papier huilé remplaça les verrières… mais il fallut plus de cinq années pour que l’église soit remise en état. Le mobilier avait totalement disparu : des chaises remplacèrent les anciens bancs. Deux des cloches furent bénies par Monseigneur Mennechet évêque de Soissons le 12 avril 1931, celle de Royaucourt-Chailvet : Philippine Zulma Marguerite Marie ayant pour parrain Hervé de Hennezel et pour marraine Madame Gadret, et celle de Bourguignon : Xaverine Louise Marie Thérèse ayant pour parrain le commandant de Buttet et pour marraine Mademoiselle Louise du Tartre. Avec une des cloches datant de 1820 qui avait été retrouvée ce sont celles qui maintenant encore sonnent aux échos les jours de fête ou de deuil…

 

n 1940 après les combats dramatiques de mai et de juin nous allions connaître une fois de plus l’invasion et plus de quatre années d’occupation, avec leur cortège de misère : perte de toute liberté, restrictions, prélèvements, réquisitions, déportations… A la fin de ce cauchemar, quand le 29 août 1944 les derniers Allemands quittèrent ce pays, ils laissaient derrière eux deux énormes brasiers : le château de Chailvet, et celui de la Grand Maison qu’ils avaient incendiés… Notre église cependant était sortie indemne de la tourmente, la bataille s’étant livrée plus loin cette fois.

 

ien des années ont passées depuis…et les familles de ce pays se sont renouvelées plusieurs fois déjà. Mais comme autrefois, nos municipalités de Chailvet et de Bourguignon eurent à résoudre un problème difficile : le clocher de notre église devait être restauré. Or la dépense à envisager était hors de proportion avec leurs ressources, compte tenu de la part qui incombait à l’ Etat. C’est par la création d’une association « Les Amis de l’Eglise Saint-Julien de Royaucourt », par son action et par les deniers qu’elle a recueillis qu’a pu être mise en œuvre la machine administrative grâce surtout à la Direction des Monuments Historiques et des Bâtiments de France ». Le clocher a maintenant son revêtement d’ardoises, et depuis le 17 juin 1975 , à son sommet, un nouveau coq semble vouloir défier le temps et scruter l’horizon des aurores nouvelles.

 

 

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Nous vous avons conté l’histoire de l’église Saint-Julien de Royaucourt. Les siècles ont couru depuis sa construction, avec son cortège de tristesses et de joies.

         Nos villages, nos églises maintes fois détruits ont été rebâtis avec constance et fidélité…. Une jeunesse plus belle et plus généreuse que jamais se lève et c’est un gage de renouveau et d’espoir. Mais elle sait bien, elle aussi, que l’avenir c’est vite le présent et bientôt le passé.

         Dans notre paroisse rurale, où les morts sont plus nombreux que les vivants, notre église reste un lieu de prière. Le dévouement des prêtres qui s’y sont succédés a permis jusqu’ici qu’elle ne devienne pas, comme tant d’autres un monument inerte et vide livré à l’indifférence du touriste, mais un foyer de la régénération chrétienne qui reste une chance pour la renaissance de demain.

         L’église demeurera après nous, dominant notre vallon de sa fière silhouette, longtemps encore son clocher préservera des feux du ciel les générations futures.

 

Poursuivez votre chemin ! Reprenez votre route ! Mais gardez en votre mémoire la belle image de cette église, témoin du passé, témoin du présent, témoin enfin d’une PRESENCE qui depuis sept siècles s’est perpétuée parmi nous.

 

 

                                                                                          Par le Colonel Henri de Buttet

                pour l’ Association « Les Amis de Saint Julien de Royaucourt et Chailvet »

                son et lumière des 20-21/09/1980